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France n'a pas abandonné son projet avec la parution du livre. Faisant le 21 mars 1912 l'éloge du pantagruélisme, c’est encore aux pingouins qu’il s’intéresse. Quand il accorde en 1913 une interview au journal de Jaurès, c’est toujours aux pingouins qu’il s’adresse. Et c’est pour eux qu’il écrit le 2 août 14 dans l’Humanité un article sur Jaurès, l’ami assassiné l’avant-veille.
Certains ont parlé de l’infidélité foncière de France, de son « incapacité à conserver longtemps la même opinion » ; on lit dans une encyclopédie :
« Il passe à travers tous les partis politiques ».
Tous ? Cela me semble très exagéré.
Le « Robert » plus nuancé, écrit : « Le récit symbolique de l’île des Pingouins 1908 comme le roman historique « Les Dieux ont soif » 1912 qui dénonce le danger des mystiques politiques modernes, sont significatifs de la méfiance d’Anatole France à l’égard de tout dogmatisme. »
Je me permettrai d’apporter ici une petite correction ; il me semble en effet qu’il ne s’agit pas, de la part de France, de méfiance à l’égard de tout dogmatisme, mais bien plutôt de vigilance. Une vigilance qui ne s’est jamais démentie, et qui exigeait de ce sceptique, de ce dilettante, une fermeté et un courage politiques qui firent défaut à nombre de ses amis.
A partir de 1924, France ne pouvait plus vérifier ses prédictions, mais il s’était exprimé sur des événements auxquels il avait participé. Par son attitude politique indépendante, il s’était placé dans la position inconfortable de celui qui, désirant vraiment un changement de société, n’avait que trop bien perçu la naissance du fanatisme par lequel devait échouer le communisme russe.
Je rappelle quelques prises de position publiques de France, de 1913 à la fin de 1922 :
· Interviewé par François Crucey dans l’Huma du 22 mai 1913, il tient des propos très violents contre le gouvernement et son projet de loi de 3 ans ;
· Le 11 décembre 1913 à Londres, il prononce un discours en faveur de la paix ; le 13 décembre, au meeting avec Jaurès contre le service obligatoire en Angleterre ; et le 21 décembre, à Bruxelles, en faveur du socialisme et de la paix.
· 31 juillet 1914, il lit ce télégramme de son ami Dell à Emma :
« Jaurès assassiné ce soir au café du Croissant pendant dîner. C’est affreux. Prévenir maître. »
1er août, mobilisation générale ; 2 août, article de France à la mémoire de Jaurès à la « une » de l’Huma ; 4 août, la guerre…