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Réflexions inspirées de l'actualité mes réactions au jour le jour sur la presse, sur les media en général, et surtout sur le contact avec mes concitoyennes et mes concitoyens

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Feuilleton PHAETON (10)

« Il est constant qu’aucun homme sensé n’aime entendre dire que le monde va changer de base ; en effet, dans une telle éventualité, il parviendrait peut-être à sauver son corps du déséquilibre, mais ne pourrait sauver ses biens, qui glisseraient et basculeraient, lui échappant sans rémission, surtout s’ils sont grands.

Non ! aucun propriétaire ne peut accepter cette idée ; seuls des misérables pourraient l’envisager sereinement. Certes, j’entends bien, mes Pères : nous ne possédons rien en propre, ayant fait vœu de pauvreté ! mais il n’en va pas de même, en ce domaine, pour notre Très Sainte Mère l’Église, qui assume de grandes responsabilités morales et sociales, et qui ne saurait demeurer indifférente… »

 

°°°°°°°°°°°°°°°

 

Dans une grande salle, au Kremlin, le Comité central du Parti communiste de l’URSS délibérait. On savait que le document transmis n’était ni l’œuvre des cosmonautes, ni celle de leurs collègues restés sur Terre, et qu’il provenait des archives de la base lunaire. Mais comment un événement aussi lointain que cette comparution de Galilée devant l’Inquisition, le 19 février 1616, avait-il pu être enregistré aussi fidèlement ; et surtout, comment ce document pouvait-il se trouver sur la Lune ? C’était encore un épais mystère et si des explications satisfaisantes ne pouvaient pas être données rapidement, la thèse de l’utilisation de l’expédition lunaire à des fins de propagande, déjà émise par les USA, risquait de gagner du terrain dans l’opinion de plusieurs pays, et des incidents diplomatiques seraient à craindre. Le Comité central informa Slaviev des conséquences de l’émission.

 


Un dialogue rapide s’ensuivit entre Terre et Lune : les bobines ne portaient aucun titre, on n’en pouvait connaître le contenu qu’en les engageant dans l’appareil. La bande du « procès de Galilée » devant se terminer dans quelques minutes, il fut convenu de ne pas en interrompre la transmission. Mais les documents suivants ne passeraient sur l’antenne qu’en émission différée, après avoir été vus par les cosmonautes, et accompagnés d’explications et de commentaires indispensables pour un grand nombre de téléspectateurs. Dès ce moment, l’agence TASS allait diffuser des communiqués destinés à faire avorter les interprétations tendancieuses.

Cependant, le procès se déroulait, inexorablement… Sous les ogives sombres, c’était maintenant au père jésuite d’exposer ses arguments :

« Je pense exprimer correctement notre doctrine en ramenant le débat sur un plan strictement juridique. Nous ne sommes qu’un peu de poussière ; nos pensées mêmes ne nous appartiennent pas. Mais la Doctrine de l’Église représente beaucoup plus que nos faibles idées et que nos vaines paroles. L’Église est la grande force qui guide et organise le troupeau de Dieu : telle est sa mission. Nous ne sommes que des rouages administratifs, disciplinés et obéissants. Nous appliquons les circulaires divines tant qu’elles ne sont pas abrogées. Nous sommes l’Exécutif, non le Législatif : notre cerveau doit transmettre diligemment les ordres au bras séculier, et non pas se mettre à réfléchir par lui-même sur lui-même, ce qui procéderait d’une audace impie, et ne pourrait que détraquer une machine d’essence divine, qui ne nous a été concédée qu’à titre locatif, précaire et révocable. Nous ne discutons pas les décrets du Très-Haut ».

 

 

Sa Sainteté Benoît XVIII goûtait fort l’intervention du père jésuite. Depuis son intronisation en Avignon, les instants qu’il pouvait consacrer à sa culture personnelle, au repos ou à la méditation étaient rares…

Le scandaleux « Concile » de Pierrelatte, qui l’avait élu (ce qui lui avait valu le surnom de « Pope de la Farce de Frappe ») ; puis sa dénonciation, comme Antipape, par Martin VI, authentique successeur de Paul VI à Rome ; puis les intrigues politiques qui avaient abouti à la reconnaissance d’Avignon comme seule puissance admise à représenter l’Église à l’ONU, à la suite de la cession par l’Empereur des Français de cinq hectares de vigne au bord du Rhône ; et ce commando peu glorieux – plutôt un hold-up – sur des archives romaines apportées de nuit en Avignon à bord d’un avion militaire « Mystère 18 ! »… de tels épisodes composeraient mieux la vie aventureuse d’un moderne condottiere que celle d’un pasteur d’âmes !

Aussi Benoît XVIII aspirait-il à un peu de calme, afin de remettre de l’ordre dans ses grands desseins. C’est pourquoi à cette heure, commodément installé devant sa télévision, il suivait avec intérêt l’émission en version originale relayée par « Télé-Avignon ».Le style de ce latin d’église, prononcé avec un bon accent espagnol, contrastait avec le modernisme des conceptions. Mais sa satisfaction n’était pas sans mélange ; en cette belle après-midi avignonnaise, la sole meunière lui pesait sur l’estomac…

Une inquiétude croissante privait le faux successeur de Saint-Pierre de la sérénité souhaitable en de telles circonstances. Il ouvrit un coffre précieux dont plus de cinquante Papes avaient porté, avant lui, la clef à même la   peau :  il   renfermait   les   minutes   de   toutes   les

 

 

audiences du Saint Office, et cette collection unique, demeurée sous la garde exclusive et vigilante des Souverains Pontifes, était l’un des rares documents historiques qui n’aient jamais été versés au dossier de l’Histoire. Or, ce recueil unique qu’il avait entre les mains ressemblait étonnamment à celui sur lequel était penché l’acteur jouant le rôle du père bénédictin ; et pas un in-quarto quelconque, mais le même in-quarto, celui qui, pourtant, n’était jamais sorti – en principe ! – des archives secrètes. La caméra montrait précisément alors un gros plan plongeant, s’attardait sur le paraphe de Paul V bien reconnaissable, en haut et en bas de chaque feuillet. C’étaient la même graphie, les mêmes coupures… Et s’il avait pu subsister la moindre incertitude quant à l’identité des deux objets, elle disparut à l’examen attentif du fermoir : le motif, en or incrusté de rubis, représentant une descente de croix, était bien l’œuvre originale qu’un autre Pape, Paul IV, avait reçu jadis des mains de Benvenuto Cellini.

Sur le petit écran, la chauve-souris déployait ses ailes griffues au-dessus du tribunal, et scandait ses conclusions :

« Soyons rassurés, mes Pères, et que celui-là soit confondu : la Terre est bien stable. En son centre, la Ville de Rome, la Ville éternelle, est bien assise. Et cette table, devant laquelle siège le Saint Office, est bien solide, au centre du Monde. C’est selon ce schéma que fonctionne l’Administration de l’Église, et ce n’est pas une mauvaise administration, si l’on en juge par le bilan de l’exercice 1614-1615 »

La caméra avait abandonné l’orateur, et montrait maintenant la main du secrétaire bénédictin courant sur les feuillets. Benoît XVIII suivait, tantôt sur son livre, tantôt  sur  l’écran, et, stupéfait, voyant   son  manuscrit

 

 

jauni en train de s’écrire sur parchemin neuf, il rendait secrètement hommage à la conscience professionnelle des producteurs du film.

« Quand ces règlements seront-ils remplacés par d’autres, mieux en accord avec la science laïque nouvelle ? C’est là une question d’amortissements ; or, envisagée sous cette angle, l’affaire est saine. L’imprimerie, qui démarre, a entrepris de reproduire le texte réglementaire de l’Ancien Testament ; ce sera, pour longtemps encore, un énorme succès d’édition, et tant qu’il ne sera pas en baisse, il est peu probable que le Très-Haut décide d’en modifier les termes, ce qui entraînerait des frais considérables et d’autant plus inutiles que, dans sa version actuelle, le texte est efficace et remplit essentiellement son rôle de maintien des bonnes mœurs de nos sociétés.

« Je n’exprimerais sans doute pas ma pensée dans des termes aussi techniques à l’occasion d’un prêche public, mais nous sommes ici les délégués du Conseil d’Administration du Trône de Saint Pierre, et ces idées nous sont très familières.

« Je conclurai donc : il n’appartient pas à un homme, seul, de décider si le moment est venu de donner une version nouvelle de la cosmogonie. N’ayant déjà que trop tardé, le Saint Office doit maintenant s’attaquer à la racine même du mal. En l’état actuel des choses, condamner celui-là seul serait maladroit et inopérant. Aussi estimons-nous que le Tribunal jugerait sagement en recommandant à Sa Sainteté de prononcer publiquement, jeudi prochain, la censure contre l’homme et ses écrits, et, la semaine suivante, la condamnation de l’ouvrage de Copernic, condamnation sans appel, car il y a beau temps que le cadavre du prévenu ne sent plus… »

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