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Il était devenu impossible d’éluder une discussion sur ce dernier document. Se voyant d’avance battu, le délégué des USA s’écria : « Nous n’avons plus rien à faire ici ! ce « machin » est devenu un « truc » des Rouges ! »
Alors, le Cardinal Vermicelli proclama : « L’O.N.U. est excommuniée ! » Et il quitta la salle, suivi des délégués des USA (du Sud), de la Corée (du Sud), de l’Union (Sud-) Africaine, et de quelques autres sudistes dont l’Histoire n’a pas retenu les noms ».
Il ne restait plus au Feu de Dieu qu’à se manifester…Mais les révélations venant de la Lune se succédaient, et un intérêt croissant s’exprimait dans tous les milieux pour tout ce qui concernait l’expédition phaétonienne. Dans plusieurs pays où avait été organisé le brouillage des signaux de la télévision, la grève générale était déclenchée, pour protester contre le sabotage à la fois de l’ONU, de l’Information, et de la Paix.
Or, les dernières séquences devenaient alarmantes, causant une angoisse rétrospective mais aussi bien actuelle :
« 20 février 1616 : - Allô, Spes ? Ici Phaéton. Nous recevons bien vos émissions, et avons suivi avec enthousiasme la réussite magistrale de votre raid.
Malheureusement, la situation politique sur Phaéton vient brusquement d’entrer dans une nouvelle crise, et s’aggrave d’heure en heure. Nous craignons de ne pouvoir éviter l’affrontement violent avec les États de l’Archipel du Crabe, qui rêvent toujours de provoquer le déclenchement d’une guerre d’extermination totale. A l’Assemblée Générale des Archipels-Unis, ils menacent de se retirer, prétendant que nous cachons une part de vos découvertes pour nous en assurer le monopole. C’est la manœuvre classique : le voleur crie « au voleur ! »
« Afin de sauvegarder les moindres possibilités de coexistence pacifique qui subsistent encore, le gouvernement de notre état de l’Archipel du Termite vous demande de rentrer sans délai sur Phaéton à bord de la fusée « Spes ». Vous avez assez de carburant pour vous libérer de l’attraction lunaire, en laissant sur place la base préfabriquée. Vous serez, comme prévu, ravitaillés en carburant, sur orbite aux abords de Phaéton par un satellite-citerne, afin de permettre aux rétro-fusées d’amortir votre descente ».
Dans le petit salon, les sept membres de l’expédition « Phaéton-Lune » étaient réunis, leurs étranges visages triangulaires, aux trois yeux immenses et phosphorescents, étaient empreints d’émotion et exprimaient la gravité de l’instant. La jeune femme qui présidait se leva ; ses yeux scintillaient, lançant des éclats d’un vert de jade qui signifiaient :
« Je résumerai notre discussion en proposant la résolution suivante : - Tenant compte des informations et des recommandations reçues de Phaéton, nous allons lancer « Spes ». Mais nous ne pensons pas trahir les intérêts de la Paix en usant d’un stratagème : la fusée partira sans nous, vide d’équipage, en pilotage automatique. Un programme pré-enregistré paraîtra témoigner de notre présence à bord durant tout ce voyage de retour. Á l’arrivée, la nouvelle de l’abandon volontaire du vaisseau provoquera, sur Phaéton, un puissant mouvement en faveur de la coexistence et de la Paix, qui calmera les excités de la guerre froide. De plus, nous avons considéré que la réussite complète de notre mission scientifique exige le maintien de notre équipe sur la Lune. Par ce geste courageux, nous proclamons notre confiance dans le bon sens des Phaétoniens, chez qui l’esprit de négociation doit triompher de l’hystérie guerrière !
« Notre décision signifie enfin que nous attendons fermement le retour d’un nouveau vaisseau cosmique, symbole de l’unité retrouvée de notre planète, et qui mettra fin à ce périlleux prolongement de notre exil volontaire.
Je soumets cette résolution au vote ».
Cette intervention fut suivie d’un interminable centième de seconde : moment lourd de réflexion…
Vingt-et-un éclairs verts traduisirent enfin l’approbation unanime.
Le « compte à rebours » se termina le soir-même à vingt heures. « Spes » quitta silencieusement la Lune, dans un long éclair orangé… La lumière se fit de nouveau dans la salle de la sous-commission et dans l’Assemblée Générale de l’ONU. Au même instant, une délégation importante était introduite ; son porte-parole monta à la tribune :
« Les ouvriers des usines General Motors de Detroit, Renault de Paris, Moskwitch de Moscou, ont constitué un comité intersyndical qui nous a envoyés ici pour annoncer leur décision : Nous ne livrons plus ni moteurs, ni véhicules, aux États dont les représentants retarderaient ou refuseraient le désarmement ».
C’était court, c’était net. Et des centaines de délégations analogues étaient annoncées pour les prochaines heures.
Quand la délégation commune des industries d’armement atomique de quinze pays, après avoir forcé trois barrages de police, pénétra dans la salle, la voix d’Igor Slaviev s’élevait de nouveau :
« Nous avons voulu réserver la primeur, sur Terre, du dernier document découvert, à Mesdames et Messieurs les délégués à l’ONU, si la Présidence y consent… »
Le Président, débordé, tergiversait, hésitait à prendre ses responsabilités. Il se produisit alors une chose inouïe : le secrétaire du département des industries atomiques de la Fédération Syndicale Mondiale pria poliment, mais fermement le Président de changer de siège, et prit sa place, applaudi par plus des deux tiers de l’Assemblée.
L’obscurité se fit ; sur l’écran géant, le ciel étoilé apparut. Dans l’angle en bas à gauche, on apercevait la Terre qui tournait lentement. Tout à coup, un point lumineux brilla et en quelques secondes s’amplifia, puis un halo commença à se déformer, sa frange colorée s’effilocha lentement. Le speaker phaétonien commentait de sa voix neutre :
« Ici la Lune – expédition « Spes » - Vingt-deux février Mille six cent seize – zéro heure vingt-neuf –
Nous assistons à l’explosion et à la désintégration totale de la planète Phaéton.
La naissance de cette éphémère « Nova » marque la fin d’une civilisation brillante, mais qui n’a pas su résoudre ses contradictions. L’explosion des super-bombes à neutrons stockées par des fanatiques irresponsables de l’Octogone – le ministère de la guerre de l’Archipel du Crabe – implique aussi la condamnation à mort à brève échéance de notre mission, désormais privée de sa base.
Votre Terre présente un niveau de développement social analogue à celui de Phaéton voici vingt mille ans. On commence à entrevoir la possibilité d’y mettre fin au mode d’exploitation féodal.
Mais nous faisons confiance à l’Humanité, qui rattrapera et dépassera notre niveau actuel dans quinze générations, tout au plus.
Sans doute peut-on encore noter bien des contradictions dans la conduite des Jésuites espagnols à Cuzco, et bien des dialogues de sourds en Sorbonne, mais vous, Hommes de la Terre, êtes de plus fins politiques. Il est raisonnable de présager que vous dépasserez ces contradictions et que vous viendrez à bout de vos difficultés… La pensée dialectique matérialiste, que nous n’avons pas su développer systématiquement dans notre pratique sociale, réussira sur Terre là où nous venons d’échouer sur Phaéton.
Notre premier robot, une heure avant sa fin brutale, a connu à Paris un ancien élève des jésuites de La Flèche, un jeune homme de vingt ans, qui nous a semblé plein d’avenir. L’humanité compte des génies universels, tel ce Léonard de Vinci, qui peignit au siècle dernier l’admirable Joconde dont nous avons voulu que le sourire égaie cette maison comme le symbole de notre amitié interplanétaire… Nous avons lu des lettres remarquables d’un certain Bacon. Galilée, que nous connaissons mieux, - et qui aura été probablement le seul témoin terrien de la catastrophe du vingt deux février - , n’est nullement démoralisé par sa récente condamnation, et continue à consigner ses observations dans un nouvel ouvrage.
Avec de tels hommes, vous doublerez victorieusement le cap dangereux des ultimes luttes…
Puisse la triste expérience de nos erreurs et de notre fin aider un jour l’Humanité à accoucher du bonheur ! »